Les rudiments sont les techniques ou " micro-phrases " qui servent de base aux compositions de tambour militaire (ou de la caisse
claire).
La plupart sont indatables et apparus au fil des siècles de pratique de la batterie militaire anonyme , en Europe, et sans doute aussi au départ de musiciens de cour médiévale, "troubadours" ou autres "baladins" itinérants, comme en atteste l'imagerie d'époque (mais ces derniers jouaient souvent avec une baguette d'une main et une flûte de l'autre, ce qui est contraire au principe des rudiments). La transmission orale de ces rudiments fut de mise dans l'armée (le tambour était battu pour faire marcher au pas l'infanterie, constituée de "roturiers", "soldats", non lettrés), sauf pour quelques rares partitions pour instructeurs (comme l'"Instruction pour les tambours" de 1754). Certains pensent qu'ils sont d'origine suisse, parce que l'usage militaire européen le plus ancien est suisse (XVème siècle, au départ pour la marche au pas cadencé des bataillons de hallebardiers et piquiers mercenaires). Pourtant, Thoinot Arbeau, un français, écrit déjà des partitions (avec notes de musique et onomatopées) de tambours de l'armée française dans "Orchésographie", en 1588, ce qui en fait la première méthode de tambour écrite au monde. De plus, le jeu du tambour avec deux baguettes était pratiqué depuis bien longtemps par les Chinois, japonais, mongols et Turcs, ces derniers amenant leur pratique militaire en Europe (janissaires ottomans), déjà lors de la Prise de Constantinople en 1453.
Bien que Gengis Khan utilisait déjà le tambour dans l'armée, les "naccaras" (ancêtres des timbales classiques), à flanc de dromadaire (une à chaque flanc, pour l'équilibre, d'où la paire de timbales), pour signaler les embuscades des cavaliers, son usage peu commode devait être très simple et sans rebonds, qui sont typiques des rudiments, et sans chercher à cadencer les pas (la Cavalerie de la Garde Républicaine créée par Napoléon 1er en 1802, adoptera les timbales à cheval sur ce modèle, mais Louis XIV les avait aussi adoptées, ce qui demande un dressage particulièrement difficile des chevaux, mais les habitue aussi aux bruits des coups de fusil ou de canon).
A partir de 1515, suite à la victoire remportée à Marignan contre les suisses, François 1er intègre des bataillons de suisses et leurs tambours dans l'armée française (premier usage des tambours dans l'armée française).
Les suisses, comme dans presque toutes les armées du monde, possèdent pourtant aussi des rudiments spécifiques nationaux, car la fonction des rudiments était également de distinguer les nationalités d'oreille, sur les champs de bataille, voire un régiment précis, pour les plus prestigieux (ce qui était sensé effrayer l'ennemi, les rudiments les plus complexes étant naturellement réservés aux régiments d'élite (les plus expérimentés), comme celui des "Grognards", vétérans de la "Vieille Garde" napoléonienne ou les régiments ayant participé à la bataille d'Austerlitz (photo: tambour grenadier napoléonien, gravure d'époque)). A l'opposé, les rudiments étaient aussi tenus secrets et différents (ou avec des significations différentes) pour chaque nationalité pour éviter que l'ennemi reconnaissent les ordres donnés ainsi musicalement (d'où la multiplication de "marches de retraites" différentes (appelées "variations") et types de rudiments employés sous Napoléon Bonaparte et leur enseignement oral encore). On parle ainsi de "tambour d'ordonnance" qui servait aussi à rythmer la vie des camps militaires ("réveil", "assemblée" (des troupes), "générale" (appel à prendre les armes), et même "le souper" ou "le couvre feu" pour certains pays ou encore des cérémonies comme l'enterrement, la prière ou même le divertissement comme "le rigodon d'honneur" des grognards, "batterie de la plus haute difficulté" selon Robert Tourte avec jonglages de baguette inserrés dans les rudiments). En fait chaque régiment avait sa propre chanson accompagnée de tambour pour pouvoir se retrouver à l'oreille pendant les marches de nuit, mais la plupart n'ont jamais été écrites (notamment la partie de tambour) et sont tombées dans l'oubli. Certains historiens pensent aussi que les musiciens soldats accompagnaient les chansons à la mode de leur région et époque, le soir, dans les camps, pour se divertir, ce qui laisse imaginer la variété possible des rudiments et compositions utilisées qui devaient alors être improvisées (on est déjà plus très loin du jazz, tant il est connu que la musique populaire, folklorique, partout dans le monde, a toujours pratiqué l'accompagnement plus ou moins improvisé de chansons connues et pour inciter à la danse, plus seulement à la marche, ce qui mène naturellement à des rythmes plus syncopés et fantaisistes propre à la batterie de jazz).
Les rudiments servent aujourd'hui également de base technique pour effectuer toutes sortes de mélodies sur la batterie moderne (avec pédales), quelque soit le style. En effet, tous les rudiments répondent d'abord à des considérations purement logiques et non culturelles (contrairement aux phrases africaines, brésiliennes et cubaines de percussion) ce qui leur donne un caractère universalisant, applicable à tout instrument (évidemment les autres percussions (en premier lieu les timbales latines, qui se jouent également avec des baguettes en bois) mais aussi les instruments mélodiques (accordés)). Tout bon batteur devrait au moins les connaître en théorie, même s'il ne les maîtrise pas totalement, en pratique.
Notez bien, que les principes de base du jeu du tambour militaire sont :
1 : le jeu à deux mains: cela implique que tous ces exercices sont transposables pour deux membres en général, dans la batterie moderne. Exemples : inversion des mains, pied droit et main gauche, pied droit et main droite, les pieds seuls, etc.).
2 : le rythme (illusion de jeu à une main): c'est pourquoi il est recommandé dans un premier temps, de s'appliquer à frapper avec la même force de chaque main, sur une caisse claire (ou " pad " d'entraînement). C'est un exercice difficile au début, non seulement pour des raisons de coordination, mais surtout parce que la main directrice est forcément plus musclée et contrôlable que l'autre. Il faudra donc s'habituer à compenser cet écart par une plus grande attention sur la main gauche et une frappe plus " forcée " de cette même main.
Enfin, à tous ces rudiments, originellement de transmission orale, correspond un vocabulaire bien spécifique (jargon), constitué principalement d'onomatopées permettant de " chanter " les phrases de batterie à une grande vitesse (ce qui peut être intéressant pour la communication entre les musiciens, la concentration du batteur, voire d'un point de vue purement artistique (on sait que les tablistes indiens font de même, avec un autre vocabulaire, ce qui fut très utilisé par Trilok Gurtu (batteur-tabliste indien) et John Mac Laughlin en improvisation, en concert)). Certaines de ces onomatopées sont entrées dans le langage courant en France: "patatra" (exprime une chute), "flagada" (la fatigue), "taratata" (la défiance).
Nomenclature :
NB : tous ces exercices sont à jouer en boucle " ad libitum " (" à l'envie ") et commencent sur le premier temps d'une mesure.
Marc de Douvan, déc 2005, révisé en nov 2011, jan 2012 et août 2014.
Démonstration contemporaine (reconstitution pour le spectacle) par les tambours de la "Batterie des Grognards de Haute-Alsace", qui jouent des Batteries du Premier Empire (compositions pour tambours solos (car on disait "battre le tambour" en français, et non pas "jouer du tambour") encore actuellement parmi les plus sophistiquées et virtuoses jamais composées (par un ou des auteurs anonymes), avec notamment des roulements baguette contre baguette, sur le cercle, avec coup de douille contre la peau (en retournant la baguette) ou passages d'une baguette sous l'autre ou autour, gestes non décrits dans les rudiments):
Note d'octobre 2011: pour les tempos rapides, l'usage du rebond ou de l'alternance des frappes est nécessaire pour les notes doublées (pour le deuxième coup d'une même main à la suite).
Les rudiments décrits ici, sont issus de la méthode officielle du Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris ("Méthode de tambour et caisse claire d'orchestre" (1946) de Robert Tourte, qui décrit aussi les "batteries du Premier Empire" et les "Marches Réglementaires de l'Armée Française et de la Légion de la Garde Républicaine") et étaient appelés "coups de baguette" en France. Les anciennes distinctions élémentaires "bâton rond" (un coup de chaque main), "bâton rompu" (deux coups par main) et "bâton mêlé" (deux coups ou un coup par main) sont déjà présentes dans le "Dictionnaire universel" (qui présente les termes des jargons artistiques et scientifiques) d'Antoine Furetière (publié en 1690, quatre ans avant la publication du premier dictionnaire de l'Académie Française) voir le passage. L'usage du mot "rudiment" pour la batterie vient des américains mais il ne faut pas confondre les rudiments français, qui sont plus élémentaires et donc plus universels et logiques, avec les rudiments officiels de la National Association of Rudimental Drummers (les "26 rudiments" américains de la N.A.R.D., dont certains sont repris des français avec d'autres dénomminations (voir ci-dessus entre parenthèses), mais pas tous). Pour plus d'explications sur ces distinctions voir l'article sur Sanford Moeller. Des rudiments plus complexes (originaux, issus de ma pratique et de techniques et rythmes africains, brésiliens, cubains, orientaux, de jazz et même de jazz "fusion", ou issus encore de la méthode Robert Tourte (batterie de virtuosité ou exercices de caisse claire d'orchestre ou préparatoires) mais aussi de ceux de la N.A.R.D et des 40 rudiments (augmentation des précédents) de la Percussive Arts Society (voir liens ci-dessous)) sont présentés dans ma méthode pour niveau avancé "Retour aux sources" avec d'innombrables applications sur le set de batterie et avec les pieds (batterie moderne). Ma méthode pour niveau débutant et intermédiaire "Premiers Pas" présente les rudiments militaires français les plus élémentaires (ceux qu'un batteur moderne doit absolument connaître et maîtriser), avec des exercices élémentaires encore issus de la méthode Robert Tourte ou de ma propre pratique, et des applications basiques, voire classiques aujourd'hui (pour les styles rock, jazz ou afro-latins) sur le set de batterie moderne.Les 26 rudiments du tambour militaire américain sur le site officiel de la N.A.R.D (National Association of Rudimental Drummers): http://nard.us.com/N.A.R.D._Rudiments.html
Les 40 rudiments américains "internationaux" (les 26 précédents augmentés) sur le site officiel de la P.A.S. (Percussive Arts Society): http://www.pas.org/resources/education/Rudiments1/RudimentsOnline.aspx
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